Si les légendes nordiques ont une odeur, alors celle-ci est celle du sang. Beaucoup de sang. Une marée écarlate qui engloutit le monde. Un chaos où seuls deux êtres émergent : Bergelmir et sa femme. Pourquoi lui ? Comment a-t-il survécu ? Que raconte vraiment cette histoire que les scaldes murmuraient au coin du feu ? Accrochez-vous, car on plonge au cœur du mythe.
Qui est Bergelmir ?
Bergelmir n’est pas un héros. Il n’a pas brandi d’épée, ni défié les dieux. Il n’a pas gravé son nom dans la pierre du destin. Pourtant, sans lui, il n’y aurait plus eu de géants. Il est le dernier jötunn de son espèce, l’ancêtre de Jötunheim, celui qui a vu l’apocalypse et en est ressorti vivant.
Un monde s’écroulait. Les océans de sang emportaient tout. Lui seul, avec sa femme, a trouvé refuge dans un cercueil de bois flottant sur le carnage. Un simple coffre, mais une embarcation vers l’avenir.
Origines et signification du nom de Bergelmir
Bergelmir, ce nom gronde comme un écho lointain, un hurlement venu des temps anciens. Son étymologie fait débat. « Rugissement d’ours », « rugissement de montagne », ou encore « rugissement nu » ? Toutes ces interprétations suggèrent une même idée : la force brute, le cri primal d’un monde en train de basculer. Son nom n’est pas qu’un titre. Il est une cicatrice du passé, un murmure du temps où la terre n’existait pas encore.
Ascendance : une lignée taillée dans la glace et le sang
Bergelmir ne sort pas de nulle part. Il est le fils de Þrúðgelmir, un nom aussi imprononçable que redoutable. Son père, né de la sueur d’Ymir, était un titan d’une puissance inouïe. Son grand-père, Ymir lui-même, était le premier être vivant. L’aïeul de toute la race des géants.
Le rôle de Bergelmir dans la mythologie nordique
Son pouvoir, c’est d’avoir survécu. Dans un monde où le sang d’Ymir forma des mers rouges et où les géants furent balayés comme des feuilles mortes, il a tenu bon. Là où tout semblait fini, il a recommencé.
Le déluge de sang
Tout commence avec un meurtre. Le plus brutal de l’histoire des mondes. Odin, Vili et Vé, trois frères avides de pouvoir, se dressent contre Ymir, le premier géant. Il n’a pas d’armes, il n’a pas de bouclier. Il est abattu, éventré, sa gorge tranchée en un torrent écarlate.
Le sang jaillit comme un raz-de-marée. Pas une simple flaque, non, un cataclysme ! Une vague rouge qui déferle sur l’univers et noie tout sur son passage. Les rivières s’emballent, les montagnes s’effondrent. Les jötnar crient, puis disparaissent. Tous, sauf deux…
Bergelmir et sa femme. Un couple perdu dans l’apocalypse. Ils n’ont pas de pouvoir divin, pas d’arme céleste. Mais ils ont un coffre. Un « lúðr« , un simple récipient de bois. Un cercueil, un bateau, une arche dérisoire face à l’infini rouge qui les entoure.
Ils s’y réfugient, s’y blottissent. La mer de sang les emporte, les pousse loin du carnage. Les jours passent, les nuits tombent. Puis, lentement, le flot s’apaise. Le silence revient. Les Ases, eux, reconstruisent le monde. Mais Bergelmir, lui, a survécu.
Belgemir le progéniteur des géants
Le monde nouveau est né du cadavre d’Ymir. Sa chair devient la terre, ses os les montagnes, ses cheveux les forêts. Midgard, la demeure des hommes, s’élève sur ses restes. Tout semble propre, tout semble ordonné, mais dans l’ombre, les géants n’ont pas disparu.
Bergelmir et sa femme ont trouvé refuge dans Jötunheim, le royaume du givre. Là, dans ce territoire de glace et de ténèbres, ils donnent naissance à une nouvelle génération. Des enfants à la peau bleutée, aux cœurs de pierre, aux âmes pleines de rancune. Leur sang coule du premier géant. Leur mémoire porte le souvenir du massacre. Sans eux, pas de géants de givre, pas de Lok, pas de Ragnarök.
Les dieux croyaient avoir gagné, ils pensaient avoir nettoyé le monde. Mais ils avaient laissé une faille. Et c’est par cette brèche que la vengeance des géants allait renaître.
Les sources littéraires mentionnant Bergelmir
Bergelmir n’a pas laissé de traces sanglantes sur les champs de bataille. Il n’a pas défié les dieux ni renversé des empires. Pourtant, son nom flotte dans les plus vieux poèmes de la mythologie nordique.
Deux sources principales nous parlent de lui : l’Edda Poétique et l’Edda de Snorri. Deux récits, deux visions, un même destin : celui du dernier géant.
Edda Poétique : le mythe gravé dans le Vafþrúðnismál
L’Edda Poétique, recueil de chants anciens, contient un poème fascinant : le Vafþrúðnismál (Le Lai de Vafþrúðnir). Une joute verbale, une bataille de sagesse entre Odin, le roi des dieux, et Vafþrúðnir, un jötunn ancien et érudit.
Au fil des questions, Odin, curieux, pose celle qui nous intéresse : qui est le plus ancien des géants ? La réponse tombe comme un verdict :
Bien des années avant que la terre ne soit formée,
Bergelmir est né ;
Þrúðgelmir était son père,
et Aurgelmir, son grand-père.
— Vafþrúðnismál, 29 (trad. J. Lindow, 2002)
Ici, le poème nous livre une vérité essentielle : Bergelmir n’est pas un simple géant. Il est l’héritier direct d’Aurgelmir (Ymir), le dernier maillon d’une lignée condamnée.
Mais le passage le plus troublant arrive quelques vers plus loin. Odin demande : Comment est née la descendance des géants ? Et Vafþrúðnir répond :
Bien des années avant la formation de la terre,
Bergelmir est né.
Ce dont je me souviens en premier, c’est quand le sage géant
a été placé sur un lúðr.
— Vafþrúðnismál, 35 (trad. J. Lindow, 2002)
Un lúðr. Ce mot, étrange et énigmatique, peut signifier un coffre, une auge, ou même une sorte d’embarcation. Il est la clé de toute l’histoire.
Dans ce vers, le Vafþrúðnismál immortalise la fuite de Bergelmir. Il ne s’est pas battu, il n’a pas résisté. Il s’est caché. Protégé dans un cercueil de bois, il a dérivé sur l’océan de sang d’Ymir, échappant au destin qui emporta les siens.
L’Edda Poétique fait de lui un miraculé, un survivant, un symbole de renaissance.
Edda de Snorri : la version de la Gylfaginning
L’Edda de Snorri, écrite au XIIIe siècle, est une autre version de la grande saga nordique. Snorri Sturluson, érudit islandais, s’est inspiré des vieux chants pour créer un récit plus structuré, plus clair. Il a transformé la mythologie en histoire.
Dans la Gylfaginning, il reprend le mythe du déluge sanglant. Il décrit comment Odin et ses frères tuèrent Ymir, comment le sang du géant forma un océan rouge, et comment Bergelmir et sa femme en réchappèrent.
Tous les géants du givre se noyèrent dans le sang d’Ymir,
sauf un seul couple, qui se réfugia sur un lúðr.
— Gylfaginning, chapitre 7
Snorri est plus direct. Il ne laisse pas place au mystère. Pour lui, Bergelmir n’est pas une énigme. Il est un témoin, un passeur entre deux mondes.
Ils trouvèrent refuge et fondèrent une nouvelle lignée de géants.
C’est ainsi que Jötunheim, le royaume des géants, put renaître.
Interprétations et symbolismes
L’histoire de Bergelmir, c’est une histoire de fin du monde. Un déluge qui engloutit une civilisation entière, ne laissant qu’un seul survivant. Un dernier témoin d’un âge révolu. Mais ce mythe n’est pas unique. Il résonne avec d’autres légendes venues de cultures différentes, comme un écho lointain d’une même peur universelle : celle de la destruction et du renouveau.
Comparaisons avec d’autres mythes
Des dieux en colère, un cataclysme, un être qui survit et repeuple le monde. Le mythe de Bergelmir ne se limite pas aux terres gelées du Nord. Il trouve des échos dans plusieurs traditions anciennes.
- Le Déluge de Noé (Bible)
Dans l’Ancien Testament, Dieu décide de purifier le monde en envoyant un déluge. Seule une poignée d’êtres humains survivent : Noé et sa famille, protégés dans une arche. Ils échappent aux eaux, dérivent, puis finissent par poser le pied sur une terre asséchée. Le parallèle avec Bergelmir est frappant. Lui aussi fuit l’anéantissement, lui aussi dérive, lui aussi devient l’ancêtre d’une nouvelle lignée. - Utnapishtim et l’Épopée de Gilgamesh (Mésopotamie)
Bien avant la Bible, les Babyloniens racontaient déjà une histoire de déluge. Les dieux, irrités par le bruit des hommes, envoient un raz-de-marée pour les anéantir. Mais un seul homme, Utnapishtim, est prévenu et construit un bateau pour se sauver. Comme Bergelmir, il survit et devient le père d’un monde nouveau. - Manu et le Poisson Sacré (Hindouisme)
Dans les textes védiques, Manu, l’ancêtre des hommes, est averti d’un déluge par un poisson sacré. Il construit une arche et y embarque les graines du renouveau. Là encore, la structure est identique : destruction, survie, renaissance.
Pourquoi ces similitudes ? Parce que le déluge est un symbole universel. Il représente le grand effondrement, la nécessité d’un recommencement.
Mais chez les Nordiques, il est différent. Il ne lave pas les péchés, il n’est pas une punition divine. Il est le résultat d’un meurtre. D’une guerre cosmique. Et surtout, il ne laisse pas la place à un monde meilleur.
Symbolisme du déluge et de la survie
Le sang d’Ymir ne purifie pas. Il ne recrée pas un monde parfait. Il noie, il détruit, il balaye tout. Mais Bergelmir résiste. Il ne combat pas, il ne cherche pas à s’élever au-dessus des dieux. Il fuit. Et c’est en cela qu’il est fascinant. Il ne gagne pas par la force, mais par l’adaptation.
Le Déluge : la rupture entre deux âges
Dans la mythologie nordique, le monde est structuré en cycles. Un ordre s’effondre, un autre renaît. Bergelmir est le lien entre l’ancien et le nouveau. Il représente la transition entre le chaos primitif des géants et l’ordre instauré par les dieux d’Asgard.
Pourtant, cette transition est incomplète. Les dieux ont voulu écraser les géants, mais ils en ont laissé un. Une seule faille, une seule goutte de sang survivante, et tout est compromis.
Bergelmir, le spectre du Ragnarok
Bergelmir n’est pas un héros, mais il est une menace latente. Il a survécu, il a engendré une lignée. Et cette lignée, plus tard, reviendra se venger.
Les dieux ont cru dominer le monde. Mais ils ont laissé en vie le père des futurs géants. Ceux qui, un jour, sous la bannière de Loki, marcheront sur Asgard et feront tomber Odin.
Son mythe est donc un présage, un avertissement : rien ne disparaît jamais complètement. Même après une fin du monde, une braise subsiste toujours, et cette braise, c’est lui.
Conclusion
Chez les vikings, Bergelmir symbolise la survie et la renaissance dans la mythologie nordique. Il est le dernier témoin d’un monde disparu, échappant au déluge sanglant d’Ymir pour devenir l’ancêtre des géants de Jötunheim.
Son existence rappelle aux Hommes du Nord que le chaos ne disparaît jamais complètement. En laissant un survivant, les dieux ont semé la graine de leur propre destruction : les géants reviendront pour le Ragnarök.
Contrairement aux guerriers qui meurent en combattant, Bergelmir a survécu par la ruse et l’adaptation. Il incarne l’idée que l’ordre ne peut jamais totalement dominer le chaos.
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