Il y a des divinités qui crient la gloire avec le fracas d’une hache. Et puis, il y a Eir.
Discrète, presque absente des sagas. Pourtant, dans le silence, elle guérit. Elle soigne ce que l’acier brise. Elle apaise ce que les guerriers taisent. Et cela, dans le Nord, valait plus qu’une armée.
Qui est Eir ?
Eir, dont le nom signifie « clémence » ou « aide » en vieux norrois, est une déesse de la guérison. Elle est citée dans les Eddas, ces vieux grimoires où les dieux et les monstres dansent.
Mais là où Thor casse, Eir répare.
Elle n’est pas une héroïne de bataille. Elle n’est pas non plus une stratège. Eir est celle qu’on appelle quand le sang viking coule et que la magie blanche devient plus forte que les runes de guerre.
Eir dans les textes anciens
1. L’Edda en prose (ou Edda de Snorri) – Gylfaginning
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Eir est mentionnée dans une liste de déesses (les ásynjur), comme « l’une des meilleures en guérison ».
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C’est court, mais précieux : Snorri Sturluson, au XIIIe siècle, la cite parmi les divinités principales du panthéon féminin.
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Citation : “Eir est la meilleure en matière de médecine.”
2. Skáldskaparmál – Edda de Snorri (chapitre 75)
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Elle apparaît dans la liste des valkyries.
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Ce qui crée une certaine ambiguïté : Eir serait-elle une valkyrie guérisseuse ? une déesse ? ou les deux ?
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Cela renforce l’idée d’une divinité polyvalente, à la fois céleste et terrestre.
3. Fjölsvinnsmál – Edda poétique (poème dialogué)
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Poème souvent méconnu mais fascinant.
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Eir y est citée comme l’une des maidens (vierges/guérisseuses) vivant sur Lyfjaberg, la « montagne de la guérison ».
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Ce passage est capital : il établit un lien clair entre Eir et la pratique médicinale sacrée.
Déesse ou Valkyrie ?
Là, le brouillard se lève. Eir est tour à tour déesse, servante de Frigg, ou même Valkyrie.
Mais qu’importe ? Dans les textes, elle est près de Frigg, l’épouse d’Odin, et ce n’est pas un hasard. Car guérir, dans le Nord, c’est un savoir sacré. Presque interdit. Et seuls les proches des dieux mères en possèdent les secrets.
Lyfjaberg : la montagne de la guérison
On raconte que, parfois, les femmes montaient au sommet de Lyfjaberg qui signifie » montagne qui guérit « . Là-haut, elles priaient Eir.
Pourquoi ? Pour la guérison. Pour qu’un enfant vive. Pour qu’un mari revienne. Pour que la douleur parte.
Ce lieu n’est pas un simple pic. C’est un autel. Une montagne-mère. Et Eir y règne, invisible mais présente.
Le savoir des femmes
Dans le Nord, les guérisseuses étaient respectées. Parfois craintes. On les appelait les « seiðkonur » en vieux norrois. Eir était leur mère symbolique.
Elle n’utilisait pas d’épée. Elle maniait les plantes, les prières, les rituels. Elle connaissait les herbes qui fermentent et celles qui apaisent.
La médecine, chez les Nordiques, était une alchimie entre le savoir et le divin. Entre les mains et les sorts. Voici tout ce que l’on sait — et ce que la tradition murmure encore à demi-mots — sur les plantes, les rituels et les prières…
Les herbes médicinales du Nord sacrées pour Eir
Les guérisseuses nordiques — souvent des völvur (pluriel de völva) ou des seiðkonur — utilisaient une pharmacopée issue des landes, des fjords et des forêts. Voici les plus associées à Eir :
1. Achillée millefeuille (Yarrow)
→ Appelée « Herbe du soldat » : pour stopper les saignements, soigner les blessures.
→ Dans les rituels, elle symbolisait la cicatrisation intérieure, autant du corps que de l’âme.
2. Armoise (Mugwort)
→ Plante associée à la magie féminine, aux rêves et à la transe.
→ Brûlée dans les rituels pour purifier, accompagner les passages (naissance, mort, guérison).
3. Camomille nordique
→ Pour calmer les douleurs, les inflammations.
→ Offerte à Eir lors des invocations pour apaiser les tensions.
4. Joubarbe
→ Plante de protection.
→ Cultivée près des maisons pour éloigner les maladies et la foudre. Elle était dédiée aux dieux de la santé.
5. Thym sauvage et angélique
→ Utilisés en infusion ou fumigation dans les soins sacrés.
→ Associés aux rituels de transition et de purification.
Les rituels de guérison dans la tradition d’Eir
1. Montée sur Lyfjaberg (la montagne de la guérison)
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Un ancien rituel (réel ou symbolique) impliquait de grimper une colline isolée au lever du jour.
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Là, les femmes déposaient des offrandes — plantes, bijoux, mots gravés — pour demander la guérison.
2. Fumigation sacrée (rökels)
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On brûlait des herbes dans un chaudron ou sur des braises.
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La fumée portait les prières. Elle servait à purifier l’espace et à attirer l’attention d’Eir.
3. Baume runique
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On préparait des onguents en chantant des galdr (chants magiques).
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Certaines guérisseuses traçaient des runes sur la peau du patient avec une pâte de plante et de cendre.
4. Transe du seidr
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Parfois, la guérisseuse entrait en transe pour « voir » la douleur ou l’origine du mal.
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Le Seidr était un rituel très encadré, réservé aux initiées.
Prières et formules murmurées à Eir
La parole avait un pouvoir immense dans les croyances nordiques. Les prières étaient brèves, mais pleines de symbolisme. En voici une reconstitution inspirée des formules anciennes :
« Eir, douce gardienne, Toi qui connais le nom des herbes, Toi qui chasses la fièvre et la peur, Pose ta main invisible sur [nom], Et que le souffle revienne. »
Certaines prières étaient chantées, répétées sept ou neuf fois, souvent au rythme du souffle ou d’un tambour chamanique.
Comparaison : Eir et Hygieia
Comme Hygieia en Grèce, Eir veille sur les corps. Mais là où Hygieia incarne l’ordre et la science, Eir est mystique. Elle est plus proche de l’intuition que du protocole. Plus chamanique que médicale.
Et ça, c’est typiquement nordique.
Eir aujourd’hui : une déesse moderne ?
Dans les cercles de néo-paganisme, Eir revient. Les femmes qui se reconnectent aux savoirs anciens l’invoquent. En effet, présente dans les cercles wiccans et asatru, elle devient une figure centrale de la guérison sacrée féminine. Les amateurs de mythologie, aussi, la redécouvrent. Les tatouages, les runes, les autels modernes portent son nom.
Littérature fantasy & jeux vidéo
Son nom est utilisé (souvent sans respect du contexte original) pour désigner des guérisseuses ou soigneuses mystiques dans :
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World of Warcraft (Eir, inspirée d’une valkyrie céleste)
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God of War (où l’inspiration mythologique est retravaillée de manière symbolique)
Ce retour n’est pas une mode. C’est un besoin. Celui de renouer avec un soin sacré. D’honorer une puissance douce. Une force sans violence.
Pourquoi l’oublier serait une erreur
Parce qu’elle n’a pas crié, on l’a oubliée. Mais Eir est partout. Dans chaque main qui soigne. Dans chaque mot qui console. Dans chaque femme qui transmet.
Et dans un monde bruyant, les déesses silencieuses méritent plus que jamais d’être écoutées.
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